Azouz Bégag – Réécriture de « La Ficelle »

La Ficelle

Le narrateur, Azouz Begag, jeune Français d’origine algérienne, revient sur une mésaventure vécue alors qu’il était au collège.

Cette humiliation, je ne peux pas l’oublier. Lorsque Mme Valard nous rendit la dissertation que nous avions faite une semaine avant, à la maison, elle s’arrêta devant moi, me fixa dans les yeux avec un rictus au coin des lèvres, pour me cracher :

– Vous n’êtes qu’un fumiste. Vous avez très mal copié Maupassant. 

J’avais d’abord rougi, consterné par cette accusation, puis j’avais tenté de me défendre, tandis qu’autour de moi on pouffait de rire.

– M’dame, j’ai pas copié Maupassant. Je ne savais pas qu’il avait écrit cette histoire. C’est le maître de mon ancienne école qui m’a raconté cette histoire, avais-je tenté naïvement de réagir.

Et elle, trop heureuse d’avoir reconnu Guy de Maupassant, même plagié, m’avait couvert de honte devant toute la classe en me criant :

– Et en plus, vous mentez ! Je vous avais mis un sur vingt pour le papier et l’encre, mais je vous mets zéro. C’est ce que vous méritez.

C’était pourtant M. Grand qui avait raconté la mésaventure survenue à un pauvre vieil homme, dans un village, il y avait de cela quelques dizaines d’années. Le bougre avait une manie, celle de ramasser tous les petits bouts de n’importe quoi qui traînaient par terre, dans l’espoir d’en avoir tôt ou tard l’usage.

Un matin, au beau milieu de la grand-place du village, il s’était baissé pour glaner un morceau de ficelle par terre, peut-être pour en faire un lacet. Furtivement il l’avait glissé dans sa poche, mais à cet instant précis, assis devant sa boutique, le boucher l’avait minutieusement observé.

Le lendemain, une grave nouvelle secouait le village : le clerc, en revenant du bourg voisin, avait perdu son portefeuille et on disait que c’était probablement sur la grand-place. Le boucher avait tout vu et tout compris. À cause de la ficelle, le vieillard avait été conduit en prison.

En fait, la même méprise qui s’était abattue sur le vieux m’avait frappé par la main de Mme Valard. Je n’avais rien volé à M. Maupassant, mais j’avais été condamné sur des soupçons. Je me rappelle que depuis ce jour là, tous les élèves, sauf Babar, me considéraient comme un petit malin, pour ne pas dire un malhonnête et, à chaque rédaction que nous avions à faire à la maison, j’évitais à grandes enjambées le piège de l’originalité. J’écrivais deux pages sur la mer, la montagne, les feuilles d’automne qui tourbillonnent, le manteau de neige de l’hiver, mais Mme Valard n’appréciait toujours pas et, dans la marge de mes copies, elle inscrivait en rouge : «Inintéressant ! Manque d’originalité ! Trop vague».

                Le Gone du Chaâba, Azouz Bégag, Edition du seuil, 1986

AZOUZ BEGAG (né en 1957) est un écrivain, chercheur et homme politique français. Fils d’immigrés algériens, il raconte dans Le Gone du Chaâba son enfance passée dans un bidonville de la banlieue lyonnaise (le mot « gone » désigne un enfant en patois lyonnais). Au cours de sa carrière politique, il a notamment travaillé à promouvoir l’égalité des chances.
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