La Mouchadou, nouvelle réaliste

La Ficelle exercices

On l’appelait la Mouchadou et vous allez comprendre pourquoi. Elle devait avoir douze ans mais paraissait en avoir huit ou neuf. Elle était petite et maigre et on voyait mal son visage sous ses longs cheveux noirs. Un peu sauvage, elle sautait de rocher en rocher avec un petit bourdonnement de mouche. La Mouchadou était sourde et muette.
Á cette époque, dans les villages, il y avait souvent une personne un peu simplette ou folle. On l’acceptait, elle faisait partie du village mais les enfants la tourmentaient sans réfléchir. Nous aussi, nous faisions la même chose. Oui, bien sûr, la pauvre Mouchadou n’était pas folle mais elle ne pouvait pas parler. Elle était différente et, pour cette raison, nous la tourmentions comme nous tourmentions un chat, des fourmis, une mouche… Et peut-être aussi que nous avions peur d’elle et de ses grands yeux noirs où nous pouvions lire le malheur.
Angéline Carrel, l’institutrice, faisait son possible pour la Mouchadou. Elle la prenait après la classe, lui montrait des mots. Mais nous étions en 1925 ou 1926, nous habitions à La Cluse, petit village des Alpes, et on ne connaissait pas les méthodes modernes pour aider les enfants comme la Mouchadou. L’institutrice était, après le curé et le maire, une personne que tout le monde respectait. Elle nous parlait des sciences et de l’orthographe mais aussi des choses du monde, de la vie, de la santé. Quand elle voyait un « grand » dans un coin avec une cigarette, il devait conjuguer cette phrase à l’imparfait et au passé composé : « Je ruine ma santé, je perds mon argent, je désobéis à mes parents et je fais de la peine à mon institutrice. » Les parents devaient signer le tout, alors, vous voyez le problème.
Angéline Carrel nous parlait aussi de la Mouchadou, de sa solitude. Elle utilisait des images terribles que nous comprenions d’abord mais que nous oubliions vite, une fois en groupe.
Ma vie, c’était la vie des garçons du village. J’avais treize ans, j’allais à l’école, je travaillais déjà beaucoup aux champs. En été, je gardais les moutons, seul dans la montagne. Je restais des semaines loin de tout et, quand le besoin de parler et d’entendre une voix devenait trop fort, je pensais à la Mouchadou. Alors je criais pour entendre le son de ma voix. En novembre, la neige fermait la vallée, mais elle avait pour nous cet avantage : nous avions enfin un peu de temps, et nous pouvions jouer.
Le plus beau jour de l’année, c’était le jour de la fête du village, le premier juillet. On dansait, on mangeait de bons gâteaux. La fête finissait tard dans la nuit et quand les parents étaient au lit, les garçons du village transportaient une charrette au sommet d’un rocher au-dessus du village. Ce n’était pas facile dans l’obscurité. Mais au matin, le propriétaire de la charrette pouvait voir en haut les deux bras de sa charrette et on l’entendait crier dans le village : « Ah ! bande de sacripants ! Ah, vauriens ! »

Nous étions en juillet 1926. Comme d’habitude, la fête finissait en chansons, les gens rentraient chez eux. Il était une heure du matin quand Étienne a eu cette idée diabolique…
« Cette année, on va tirer la charrette du père Roux sur le rocher, mais on va faire beaucoup mieux… Demain le vieux va découvrir… une fille sur sa charrette !
— Une fille ? Tu ne veux pas emmener une fille là-haut ? a demandé François.
— Si ! On va laisser une fille sur la charrette. On va l’attacher, bien sûr. Je crois qu’on va bien rire. Imaginez demain la tête du père Roux…
— Mais enfin, ont protesté Michel et François, elle va avoir froid, et puis pense à ses parents, elle va les appeler, ils vont en faire des histoires !
— Froid ? Vous croyez ? Une nuit à la belle étoile en juillet, ce n’est pas un malheur ! Et on lui laisse une couverture, moi je veux bien. Et puis je connais une fille qui ne peut pas appeler, qui ne peut rien raconter à ses parents… La Mouchadou ! »
L’idée ne me plaisait pas trop et j’ai hésité un moment. Mais j’étais le plus jeune du groupe et je faisais partie du « coup » de la charrette pour la première fois.

La Mouchadou était encore là. Elle regardait les filles qui dansaient entre elles. Alors, Étienne est allé vers elle, puis il l’a prise par la main et la petite l’a regardé avec de grands yeux. Ils sont venus vers nous et Étienne a dit à la Mouchadou : « On va faire une blague au père Roux, tu viens avec nous. » Alors, Michel et François sont allés chercher la charrette du père Roux qui dormait sur ses deux oreilles et l’escalade a commencé : Étienne et François poussaient la charrette, Michel la tirait et moi je tenais la Mouchadou par la main. De temps en temps, elle me regardait et je devinais son regard inquiet dans la nuit. Elle pouvait m’échapper mais ne le faisait pas. Pourquoi ? Que pensait la Mouchadou ? Est ce qu’elle ne comprenait pas encore notre idée ?

Est-ce qu’elle n’osait rien faire ? Peut-être qu’elle voulait faire partie de notre aventure, peut-être qu’elle ne voulait plus être seule…
Nous avons mis une heure pour arriver au sommet du rocher. Là, nous avons attaché la Mouchadou sur la charrette. Elle ne pleurait pas, elle ne criait pas mais on entendait le bourdonnement un peu fou de sa respiration et je sentais en elle une peur violente.
« N’aie pas peur, a dit Michel, tu ne risques rien…
— Elle ne t’entend pas a dit Étienne, partons. »

Nous sommes partis. Michel chantait, François et Etienne racontaient des blagues et moi, je riais. Pendant que nous redescendions, une petite fille là-haut tremblait de peur et ne pouvait appeler personne. Mais tout le monde voulait être gai. Moi, je croyais sentir encore la main de la petite Mouchadou. Une fois chez moi, je n’ai pas pu dormir. Chaque fois que je fermais les yeux, j’imaginais la fille là-haut sur la charrette. Et tout à coup, j’ai pensé aux histoires de loup que ma grand-mère et nos parents racontaient parfois à la veillée. Mais non, il n’y avait plus de loups dans nos montagnes… Et surtout pas en été ! Quand je gardais les moutons, je restais souvent la nuit dehors. Et je n’avais pas peur. Oh, si ! J’avais peur ! J’avais peur de la solitude, j’avais peur de la nuit, des loups, des bandits cachés dans les cavernes, des bêtes cachées sous les pierres, je criais, j’appelais le chien…

J’ai refermé les yeux et j’ai entendu la voix de Mademoiselle Carrel : « Il y a entre vous et les autres un mur de verre. Vous devez, vous voulez leur parler. C’est votre vie qui est en jeu. Ils vous voient mais ne vous entendent pas et ne vous comprennent pas… ». Mademoiselle Carrel exagérait, comme toujours. Et la Mouchadou… J’ai sauté du lit au moment où j’ai pensé : « Après tout, c’est bien fait pour elle. » J’ai mis mes chaussures et j’ai couru. L’escalade m’a paru très longue. Et je glissais et tombais sur les pierres. À un moment, j’ai entendu un bruit de pierre qui venait de la gauche. J’ai écouté et j’ai entendu une nouvelle pierre qui roulait sur la pente, mais cette fois, c’était à ma droite. On montait et on descendait. Des personnes ou des bêtes ! Mais je ne voulais plus hésiter une minute, alors j’ai continué mon chemin. Un quart d’heure plus tard, je suis arrivé à la charrette et j’ai délivré la Mouchadou. Tout à coup, j’ai vu une ombre derrière la charrette. J’ai pris la Mouchadou qui tremblait dans mes bras – je tremblais aussi – et j’ai crié : « Qui est là ? » « Moi », a dit Michel et, en effet, c’était bien lui. Il était aussi gêné que moi : « Je crois qu’on a eu la même idée ! » et tout à coup : « Chut ! Il y a quelqu’un qui monte ! »

Cachés avec la fillette derrière la charrette nous avons entendu la voix de François qui l’appelait : «La Mouchadou ! La Mouchadou ! Où est-ce que tu es ? Je suis venu te délivrer ! »
Nous n’avons pas bougé mais notre rire nous a trahis.
Le lendemain matin nous avons entendu le père Roux qui criait dans la rue :

« Réveillez vos garçons ou je vais les sortir du lit à coups de pied là où je pense ! » J’ai regardé par la fenêtre ; j’ai vu Etienne qui courait et son père, derrière lui, qui criait :

« Alors, vous l’avez montée là-haut ! C’est vous qui l’avez montée là-haut ! » et Étienne, mal réveillé, pieds nus, qui répondait et courait toujours : « Mais je te jure quelle est redescendue, si ! Je te jure ! Elle est redescendue ! Elle est rentrée chez elle, je ne l’ai plus vue, elle n’était plus là quand je suis remonté ! » Et son père :

« Comment ça, elle est redescendue? Eh ! vaurien ! Regarde là-haut, tu ne la vois pas, peut-être ? Ce n’est pas toi qui l’as montée là-haut ? Tu n’as pas d’yeux pour voir,

hein ? Redescendue, redescendue ! Et depuis quand est-ce qu’elles ont des ailes, les charrettes ? »
                     JEAN PAILLOUX, La Mouchadou, Imprimerie Louis-Jean, La Cluse-en-Dévoluy, Gap, 1987.

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Voici un dossier retrouvé dans TEXTES ET MÉTHODES – Français 5e, Editions NATHAN, 1997.

On y propose un extrait de la nouvelle accompagné d’un questionnaire.

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